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INTERSEXES

LE COMBAT DES PERSONNES INTERSEXES

 

AU SOMMAIRE

- DEFINITIONS

- TEMOIGNAGES

- DE PLUS EN PLUS DE BEBES INTESEXES

- FAUT IL RECONNAITRE LE "GENRE NEUTRE"

- MILITANTISME ET PREVENTIONS

- QUELQUES DATES HISTORIQUES

 

DEFINITIONS

L’intersexuation ou ambiguïté sexuelle, parfois qualifiée d’intersexualité, est l'état d'un être humain (ou d'un animal) dont les organes génitaux sont difficiles ou impossibles à définir comme mâles ou comme femelles selon les standards habituels.

La proportion de personnes intersexuées au sein de la population humaine fait l'objet de violentes polémiques et de conflits de pouvoir. Elle est estimée entre 1 et 4 pour mille. Des associations intersexuées, comme le Réseau des Intersexué-e-s francophones d'Europe (RIFE), considèrent qu'au sens large de 5 à 15 pour mille de la population humaine présenterait un certain degré d'intersexuation (c'est-à-dire certaines caractéristiques de l'autre sexe).

L'intersexuation est encore parfois qualifiée d'hermaphrodisme dans le langage courant, mais ce terme ne fait plus consensus : les personnes intersexuées le jugent inadapté et insultant, car il ne reflète pas la réalité biologique de leur condition.

L'intersexuation met en jeu la définition même du sexe, et, indirectement, celle du genre. Dans la plupart des sociétés, les individus sont répartis en deux catégories, les hommes et les femmes. Le sens commun suppose que cette catégorisation binaire de l'humanité en hommes et en femmes est le reflet d'une réalité naturelle et évidente qui se fonderait sur les observations de la biologie : les humains présenteraient, dans leur anatomie, deux types d'organes génitaux bien distincts, mâles et femelles, qui serviraient de critères pour fonder les genres sociaux que sont le masculin et le féminin : une personne dotée d'un pénis serait un homme et une personne dotée d'un vagin serait une femme.

Cependant, les dernières avancées de la biologie montrent qu'il est beaucoup plus difficile de définir scientifiquement ce qu'est le sexe. Il n'y a, en fait, pas de critère unique et « naturel » qui permettrait de définir clairement le sexe d'un individu, mais plusieurs caractéristiques de différents types relevant de plusieurs approches : l'anatomie (la présence d'un pénis ou d'un vagin), les gonades (le fait de posséder des testicules ou des ovaires), les hormones (le fait qu'un organisme produise de la testostérone ou de l'œstrogène), ou encore la génétique (le fait qu'un individu possède, dans son ADN, une paire de chromosomes XY ou XX ou une autre combinaison encore). Il existe donc non un mais plusieurs systèmes de détermination sexuelle : « ce que de nombreux travaux scientifiques semblent démontrer aujourd'hui, c'est bien que le sexe représente un ensemble de données et non un seul élément permettant de considérer qu'on est soit mâle soit femelle ».

L'estimation de la proportion d'individus intersexués à la naissance n'est pas facile, car elle est mesurée par le nombre d'enfants dont l'organisme paraît assez atypique aux médecins pour les amener à corriger leur sexe par des opérations peu après la naissance ; en 2008, cette proportion était estimée à 1,7 pour mille. Selon les organisations de défense des droits des intersexués, le nombre de personnes intersexuées dans le monde est plus élevé que ce que ces chiffres laissent voir, car, d'une part, beaucoup de personnes intersexuées ne présentent pas d'ambiguïté sexuelle immédiatement visible à la naissance (et ne sont donc pas diagnostiquées comme intersexuées), et, d'autre part, beaucoup d'hôpitaux ne procèdent pas à des opérations de réassignation sexuelle, faute de posséder un service approprié. Un article de l’American Journal of Human Biology publié en 2000 et faisant la synthèse de la littérature médicale publiée entre 1955 et 2000 dresse des statistiques détaillées pour les différents critères possibles d'écart par rapport à un idéal-type masculin/féminin et conclut qu'environ 2 pour mille des naissances sont concernées.

Dans les années 2000, la médecine considère l'intersexuation comme une anomalie qu'il est nécessaire de corriger. Mais les études sur le genre ont montré que les critères utilisés par les médecins pour déterminer le seuil d'anormalité anatomique des individus sont marqués par des critères sociaux sur le sexe, et non par la seule préoccupation de la santé ou du bien-être des personnes concernées. Les organisations d'intersexués dénoncent ces opérations de réassignation comme des violences inacceptables et en réclament l'arrêt, au profit de la mise en place d'une politique non invasive qui n'ait pas recours systématiquement à des opérations de réassignation et laisse à chaque individu la liberté de définir lui-même son identité sexuelle et son identité de genre. Si l'existence même de l'intersexuation semble suffire à remettre en cause le principe de la bipolarité sociale des sexes, les personnes intersexuées elles-mêmes s'identifient parfois sans problème comme hommes ou femmes ; d'autres se considèrent comme hors de la bi-catégorisation courante et se définissent comme intersexuées ou intergenres.

 

Témoignage : "Comment on a mutilé mon sexe à la naissance"

Après être née entre deux sexes, Pidgeon Pagonis a été opérée pour ressembler à une fille. De multiples opérations qu'elle a vécues comme autant de mutilations. Metronews a recueilli son témoignage en novembre 2015

"Quand je suis née en mars 1986 aux Etats-Unis, les médecins ont dit à mes parents 'Félicitations, vous avez une fille'. Trois mois plus tard, je suis retournée à l'hôpital parce que mon pédiatre a noté que mon appareil génital semblait grandir. Ils ont alors analysé mes chromosomes. 

Quand j'ai eu 9 mois, j'ai subi une opération chirurgicale : le médecin a enlevé mes testicules, encore à l'intérieur de mon corps. On a dit a mes parents que je développais des 'gonades' qui auraient pu développer un cancer si on ne les enlevait pas. Alors, évidemment, mes parents ont accepté la chirurgie.

"À l'âge de quatre ans, je suis retournée au bloc opératoire pour une clitoridectomie. Concrètement, ils ont coupé la plus grande partie de mon clitoris. Il n'y avait aucune raison médicale à cela, il s'agissait juste de modifier son apparence, pour que je grandisse avec une identité de genre bien dans les normes.

A environ 11 ans, les médecins ont écrit dans mon dossier médical que j'avais demandé une chirurgie correctrice complémentaire et que j'envisageais un traitement hormonal. A la fin de cette note, mon médecin recommandait d'obtenir l'accord de ma mère pour poursuivre la chirurgie. Ils disent qu'ils ont reçu notre consentement éclairé (alors qu'ils ne m'ont jamais dit ce qu'ils allaient faire) et que j'avais subi une reconstruction du vagin au motif qu'il ne pouvait pas 'accepter un index'."

"Quand je me suis réveillée après l'opération, j'avais des tonnes de points de suture et un cathéter. Je suis restée à l'hôpital durant une bonne dizaine de jours. Les médecins venaient, baissaient mes collants, se penchaient sur mon vagin et prenaient des notes avec leurs collègues. Je me souviens avoir pris un bain et m'être sentie pour la première fois au trente-sixième dessous. Tout était différent : les points de suture, les lèvres dures, les croutes et le tube du cathéter. Mon corps me faisait peur, me dégoûtait. Finalement, on m'a laissée avec ce qui ressemblait à un vagin 'normal', mais je sais maintenant qu'il n'en est rien.

Durant tout ce temps, les médecins suggéraient que je ne devais en parler à personne, que c'était mon petit secret. A l'exception de celui qui pouvait prétendre devenir mon mari, personne ne devait savoir. Ils m'ont aussi dit que personne d'autre qu'un médecin ne serait en mesure de remarquer la moindre différence entre mon appareil génital et celui de toute autre femme."

"Au cours des premières années de mon adolescence, j'étais dans le déni et j'essayais d'oublier ce qu'il s'était passé. Je devais mentir à mes amis. Je devais mentir à mes flirts aussi, à propos de mes règles, que je n'ai jamais eues. Ma puberté a commencé parce que les médecins me donnaient des hormones. J'ai développé un semblant de poitrine mais pas de règles ni de hanches. 

Au lycée, j'ai eu un petit ami et nous avons décidé d'avoir des relations sexuelles. Nous étions très excités, mais son pénis ne parvenait pas à pénétrer à l'intérieur de mon vagin. Nous avons réessayé plusieurs fois. Finalement, nous y sommes arrivés mais c'était extrêmement douloureux. Je saignais et je me disais 'je ne veux plus jamais recommencer ça'. A chaque rapport, je souffrais en silence. J'avais le sentiment que quelque chose n'allait pas en moi, mais on m'a dit que j'étais née avec le cancer. Que c'était pour cela que je n'avais pas mes règles, parce qu'on m'avait enlevé mes ovaires. J'ai toujours vécu avec cette idée que j'étais différente, mais je ne savais pas que j'étais intersexe."

"A l'université, j'ai continué à mentir. Je me sentais isolée. J'ai étudié la psychologie et mon professeur a mentionné les personnes intersexuées. Cela m'a parlé. Je commençais à relier les points et quand j'ai eu accès à mes dossiers médicaux à 18 ans, tout est devenu clair. J'ai pleuré. Je n'ai plus parlé à ma mère pendant de longs mois. J'ai fait des recherches sur Internet et j'ai trouvé un groupe de soutien qui aide les gens comme moi à traverser la honte et le secret. 

Maintenant, je milite, tout simplement parce que j'aurais préféré qu'on laisse mon corps comme la nature l'avait fait. C'est ce que les personnes intersexuées expliquent depuis 25 ans. L'ONU a même classé ces chirurgies comme tortures et reconnu qu'elles étaient une violation des droits de l'Homme. Depuis cinq ans, je vois des femmes. Je me mets à comprendre ma vie sexuelle. Je pense que je suis dans une phase asexuée de ma vie. Parfois, mes relations me font du bien, parfois elles me font souffrir. Cela va encore me prendre du temps de guérir et de m'aimer. Particulièrement de travailler à aimer mon corps."

 

Ni fille ni garçon : de plus en plus de bébés intersexes

Un enfant sur 200 naît avec un sexe à la fois mâle et femelle, avancent des experts.

Un bébé qui naît avec un testicule et un ovaire. Un pénis et un vagin. Ça arrive. Et de plus en plus souvent. Un choc pour les parents. Un dilemme pour les médecins : faut-il opérer ou pas ? Et si on laissait le choix aux petits patients ?

Chaque fois que Sophie* se promène avec ses jumeaux, des passants s’exclament en se penchant sur la poussette : « Oh ! les beaux bébés ! Ce sont des filles ou des garçons ? » Et chaque fois, la question, pourtant anodine, la chavire. Car elle lui remet en pleine face la particularité d’un de ses fils, né avec un sexe moitié mâle, moitié femelle. « Il n’a pas l’air du tout d’une fille et il est habillé en garçon ! » proteste-t-elle en me montrant une photo. Nul doute, Jérémie*, 10 mois, est un petit bonhomme, avec son jean, ses cheveux bruns et ses yeux pers !

Jamais, au grand jamais, Sophie n’aurait cru donner naissance à un enfant intersexe – ce n’est pas le genre de choses dont on discute dans les cours prénataux. Sa grossesse s’était pourtant déroulée rondement après quatre ans à espérer devenir enceinte. Une réussite attribuable à la fécondation in vitro. « Un beau cadeau de la vie », dit la maman de 37 ans, tandis que ses jumeaux se font garder par ses parents. C’est Victor* qui s’est pointé le premier, en parfaite santé. Jérémie l’a suivi de peu, gêné par de légères difficultés respiratoires. Rien d’alarmant.

Le soir même, son conjoint l’informait toutefois d’un « petit problème ». Le méat urinaire (ouverture externe de l’urètre) se trouvait le long de la verge plutôt qu’au bout du gland – un défaut appelé « hypospadias », assez fréquent chez les garçons. Mais il y avait plus. L’examen physique révélait la présence d’un seul testicule. L’autre devait se trouver dans l’abdomen. Une petite opération et hop ! tout rentrerait dans l’ordre.

Quarante-huit heures plus tard, le pédiatre demandait de faire passer une prise de sang au poupon « juste au cas ». Avant d’accorder son congé à la mère, il lui refilait une ordonnance pour une consultation en endocrinologie le lendemain matin, à l’Hôpital de Montréal pour enfants. Elle se souvient de l’avoir entendu prononcer le mot hermaphrodite, du nom du personnage mythique mi-homme mi-femme, mais n’y a pas porté attention.

Après deux semaines infernales de tests multiples, les résultats sont enfin tombés : sur le plan anatomique, Jérémie est un garçon, avec un pénis, une prostate et un seul testicule. Mais, sur le plan génétique, il est une fille au caryotype 46,XX. La fameuse masse au creux de son bedon qu’on avait d’abord prise pour un testicule est en fait un ovaire. « J’ai commencé à paniquer, raconte Sophie en repoussant son assiette. C’était comme si une brique venait de me tomber dessus. »

 

Un phénomène méconnu

Cette étrange condition porte un nom : intersexualité. Mais les médecins lui préfèrent celui, plus scientifique, de DSD pour disorders of sex development (« troubles du développement sexuel »). Le corps ne corres­pond ni à la définition type d’un homme ni à celle d’une femme. Cela peut se refléter sur le plan des organes génitaux (­micropénis, clitoris hypertrophié, vagin à demi formé), des gonades (ovaires ou testicules manquants) ou des chromosomes (XX, XY et toute une panoplie de combinaisons). Parfois, l’ambiguïté n’est pas visible à la naissance et se manifeste à la puberté (absence de menstruations, problème de pilosité). Certains ne s’en rendent compte qu’une fois adultes, en découvrant leur infertilité.

Selon le milieu médical, qui n’en démord pas, l’intersexualité est une maladie. Pour les parents, « c’est une bombe qu’on doit désamorcer », illustre Anne-Marie Houle, urologue au CHU Sainte-Justine, qui prend en charge ces petits patients. « Toutes sortes de questions passent par la tête des parents : Comment vais-je l’habiller ? Ira-t-il dans les toilettes des filles ou des garçons ? Quelle sorte d’avenir l’attend ? »

Auparavant, on coupait court à ces réflexions. On opérait illico. La plupart du temps en optant pour un sexe féminin, plus facile à « confectionner ».

Un de ceux qui en ont fait les frais : David Reimer, un garçon sain né à Winnipeg en 1965. Une circoncision ratée pratiquée sur lui à l’âge de huit mois le prive de son pénis. Conduit en catastrophe à l’hôpital Johns Hopkins, il est confié à John Money, qui rend son verdict : puisque la verge de David ne correspond plus à la « norme », autant faire de lui une fille. À 22 mois, le bambin subit une ablation des testicules et se fait baptiser Brenda. Pour Money, il devient le cas John/Joan, par lequel il fait la démonstration qu’on ne naît pas femme (ou homme), on le devient.

Mais Brenda ne s’est jamais considéré comme une fille, malgré les opérations et les hormones. Quand, à ses 15 ans, ses parents lui révèlent la vérité, l’adolescent explose et revendique son identité de garçon. « Je me suis toujours senti comme Frankenstein, une création de laboratoire », confiera-t-il plus tard. En 2000, avec l’aide du journaliste américain John Colapinto, il publie son histoire pour décourager les réassignations sexuelles précoces sans le consentement de l’enfant. Mais rien n’y fait. Il se suicidera à 38 ans.

« On a beau donner toutes les hormones du monde et pratiquer toutes les interventions chirurgicales qu’on veut, ça ne va pas changer l’identité de genre d’un individu », confirme la psychologue Françoise Susset, cofondatrice de l’Institut pour la santé des minorités sexuelles, à Montréal.

 

La montée d’une mobilisation

À l’époque – et après –, la politique du silence régnait dans les hôpitaux. Ou alors on caviardait les dossiers. Les médecins estimaient qu’il valait mieux taire les motifs des opérations aux enfants et en dire le moins possible aux parents de peur de les troubler. Dans les années 1990, ces enfants devenus grands ont réclamé des réponses. D’où provenaient ces cicatrices qui leur barraient le ventre ? Quelles étaient ces douleurs qui leur trituraient l’intérieur ? Certains éprouvaient le sentiment de vivre dans un corps étranger. Des chercheuses féministes américaines ont alors remis en question l’approche de John Money. En 1993, la biologiste Anne Fausto-Sterling publie un article sur les cinq sexes («The Five Sexes : Why Male and Female Are Not Enough»), arguant que l’espèce humaine ne repose pas seulement sur les pôles mâle et femelle. La même année, l’activiste Cheryl Chase, opérée pour une réduction du clitoris (clitoridectomie) à l’âge de 18 mois, cofonde le premier mouvement intersexe, l’Intersex Society of North America (ISNA), aujourd’hui dissoute.

Dans la foulée, la mobilisation s’organise. Internet aidant, des activistes descendent dans les rues et prennent d’assaut les tribunaux pour que cessent l’hormonothérapie forcée et les opérations dites « cosmétiques » sur les enfants. Des parents reviennent vers leur médecin en disant : « Ne touchez pas à notre enfant ! »

Janik Bastien-Charlebois, 40 ans, a échappé au scalpel grâce aux vues progressistes de sa mère. « Elle préférait attendre que je sois en âge de décider », relate celle qui enseigne aujourd’hui la sociologie à l’UQAM. À 17 ans, elle cède toutefois à la pression médicale et subit une récession clitoridienne, qu’elle regrettera amèrement. « Je n’avais pas en main toute l’information nécessaire pour faire un choix éclairé », dit la belle grande brune.

Ses premiers coming out en tant qu’intersexe sont éprouvants. Elle vogue entre voyeurisme et tabou, et a parfois le sentiment d’avoir un « projecteur braqué entre les deux jambes ». Lorsqu’elle s’investit au sein de l’Organisation internationale des intersexués (OII), elle saisit toute la colère qui anime la communauté.

 « Imaginez si, enfant, vous vous retrouviez charcuté, attaché au lit pendant des semaines pour que ça cicatrise, sans qu’on vous explique pourquoi. Que la sexualité n’est plus un plaisir mais une douleur, que le corps qu’on vous a programmé n’est pas celui que vous vouliez… On ne s’en remet pas. » Le Français Vincent Guillot, 48 ans, fume cigarette sur cigarette. « Je suis toujours stressé quand je parle d’intersexualité », dit l’activiste. De passage à Montréal pour participer à une série de portraits de personnes intersexes, Vincent a accepté de me rencontrer.

En m’ouvrant la porte de l’appartement où il loge, il me tend une main aux doigts effilés. Ses cheveux sont longs, ses traits, fins. Je ne sais pas très bien si j’ai affaire à un homme ou à une femme. Lui-même se considère comme un peu les deux. Il me présente son fils, qui a fait le voyage avec lui depuis Paris.

Vincent est né avec un micropénis, pas de testicules et un vagin. Les médecins l’ont étiqueté comme « garçon raté » en attendant l’opération, survenue le jour de ses sept ans. Toute son enfance et toute son adolescence, au cours desquelles on lui a retiré son utérus, ont été marquées par des allers-retours à l’hôpital. À sa majorité on lui a posé des prothèses testiculaires. Bourré de testostérone, il est devenu ce qu’on attendait de lui : un homme, en couple, avec un enfant né par insémination artificielle, duquel il sera coupé pendant des années après sa séparation.

Aujourd’hui, il assume sa « particularité » et en a fait sa cause. Il lutte contre la médicalisation à outrance exercée sur les intersexes au sein du mouvement intersexe francophone européen, une branche de l’OII à laquelle appartient aussi Janik Bastien-Charlebois. « Il y a une volonté médicale de formater les corps. Or, lier l’intersexualité à la médecine, c’est présupposer qu’on est anormaux, pathologiques. C’est violent, dit-il avec emportement. La société et les parents doivent apprendre à aimer ces enfants différents. » Le site de l’OII Francophonie, auquel il contribue, souligne d’ailleurs que « les prétendues “ambiguïtés du sexe” ne sont ni des maladies congénitales, ni des malformations, ni des problèmes, ni des désordres », comme le sous-entend l’expression DSD.

Janik Bastien-Charlebois, dont les travaux de recherche portent sur la diversité sexuelle et l’intersexualité, observe qu’on utilise toutes sortes de termes scientifiques pour éviter de faire peur aux parents. « Mais, en nous effaçant à la source, on ne prépare pas la société à nous voir apparaître. »

La professeure s’interroge. Sur quels standards se fonde-t-on pour dire qu’un clitoris est trop long et un pénis, trop court ? Existe-t-il une règle pour mesurer le sexe des nouveau-nés ? « Il y a une part de subjectivité. » Qui laisse de graves séquelles. Elle cite des recherches qui comparent les effets des opérations et de l’hormonothérapie non consensuelles à ceux des agressions à caractère sexuel. « C’est une atteinte à l’intimité. Le débat n’est pas un luxe. C’est une question de droits humains. »

Le rapporteur spécial de l’ONU sur la torture et autres peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants, Juan E. Méndez, écrit dans un rapport de 2013 : « Les enfants qui présentent à la naissance des caractères sexuels atypiques subissent fréquemment, sans leur consentement éclairé ou celui de leurs parents et dans le but de “rectifier leur sexe”, une intervention d’assignation sexuelle irréversible, une stérilisation forcée ou une chirurgie normalisatrice de l’appareil génital, qui engendrent une infertilité définitive et des souffrances psychologiques aiguës. »

L’urologue Anne-Marie Houle et l’endocrinologue Cheri Deal, du CHU Sainte-Justine, connaissent cette position mais ne s’en émeuvent pas. « Oui, des opérations épouvantables ont été pratiquées dans le passé, occasionnant de graves complications et une perte de sensibilité, mais on ne fait plus les choses de la même manière », jurent-elles. À leurs oreilles, les revendications des militants intersexes, qu’elles entendent depuis 20 ans, sonnent « égocentriques ». « Ils ne pensent pas à la détresse des familles, dit la Dre Houle. On a beau vouloir attendre la participation de l’enfant – j’aimerais d’ailleurs savoir à quoi correspond “l’âge de décider” –, la pression vient des parents. »

Aujourd’hui, avant d’assigner le « bon » sexe au bébé, les médecins soupèsent leur décision. « À la question “Est-ce une fille ou un garçon ?”, on répond qu’on ne peut pas se prononcer pour le moment », fait valoir la Dre Houle.

Elle et sa collègue me résument la procédure à suivre devant la naissance d’un enfant intersexe : une armada de spécialistes se mobilise pour trouver ce qui cloche chez lui et préciser sa « structure » interne. Après examens, l’équipe s’entend sur un « sexe d’élevage » en fonction des gènes, des organes génitaux, du cerveau, du potentiel de fertilité et du contexte familial. « On jongle entre le désir des parents et l’avenir de l’enfant pour voir ce que nous, médecins, pouvons offrir », précise la Dre Deal. Et sans trop attendre puisque, selon les deux spécialistes, des interventions deviennent impraticables avec le temps et cicatrisent mieux chez les tout-petits.

Et si on se trompe ? Si l’enfant, par exemple, se sent fille, alors qu’on en a fait un garçon ? « On pratique plus tard un changement de sexe », tranche la Dre Deal. Toutes deux assurent que la plupart de leurs patients opérés très tôt « sont super satisfaits et ont des amoureux. Mais ils ne vont pas se vanter sur la place publique. Ce sont ceux qui ont mal vécu les choses qu’on entend le plus ».

Voilà exactement le genre de propos qui fait sortir Janik Bastien-Charlebois de ses gonds. «  C’est terriblement frustrant et infantilisant. Pour le milieu médical, les personnes qui s’opposent aux opérations précoces sont des écorchés vifs qu’on a “manqués” ! »

 

Convaincre les parents de patienter avant d’attribuer un sexe au bébé, ce n’est pas une sinécure

Sophie aurait souhaité qu’on retire l’ovaire de Jérémie en même temps qu’on corrigerait son hypospadias à ses 18 mois. Mais les spécialistes lui ont suggéré d’attendre que son identité se précise (vers cinq ans). « Dans ma tête, c’est un garçon, mais lui seul le sait », dit-elle. Pour l’heure, Jérémie se porte bien, rit et joue avec son frère. « Il est doux, patient, tolérant. Et ne fait pas le pompier en urinant comme son jumeau ! »

N’empêche, la maman craint pour l’avenir de son petit. Qu’il soit victime de moqueries et de préjugés. Qu’on fasse des raccourcis, du genre : « Jérémie joue à la poupée ou se déguise ? Normal, génétiquement, il est une fille ! » Si elle a accepté de témoigner, c’est justement pour démystifier l’intersexualité. « L’idée qu’on s’en fait est pire que la réalité. Le sexe n’a aucun lien avec la per­sonnalité et les capacités de se développer », dit-elle.

Un mois après, Sophie a réécrit ceci « Malgré les bouleversements, Jérémie a la chance d’être né en 2013, dans une société plus tolérante, où la médecine est plus évoluée. J’ai confiance en lui. Il a tout notre amour, peu importe ses décisions. »

 

Faut-il reconnaître le genre « neutre » ?

C’est un parcours du combattant particulièrement éprouvant, une lutte incessante pour pouvoir « être soi » et, surtout, l’être face au monde qui, par tradition autant que par peur de l’anormalité, ne peut se résoudre à accepter ce qui est.

Cette anormalité, c’est l’intersexuation. Un drame pour les parents de l’enfant qui arrive ainsi privé de ce qui semble une évidence – un sexe défini –, et un drame plus grand encore pour celui/celle qui va devoir se construire dans un entre-deux chaviré par les désordres physiques, les traitements lourds (opérations, traitements hormonaux, etc.) imposés souvent en pure perte avant une vie nécessairement en marge.

La Cour de cassation se penche, aujourd’hui 4 mai, sur l’un de ces cas : celui d’une personne que le tribunal avait autorisée, en 2015, à faire apposer sur son état civil la mention « sexe neutre ». Acceptée par un juge des affaires familiales de Tours, sa demande avait néanmoins été rejetée par la cour d’appel d’Orléans après que le parquet eut fait appel. Le dossier est ainsi arrivé devant la Cour de cassation, révélant la situation inextricable – moralement autant que physiquement – où se débattent les personnes intersexuées.

Comme un enfant sur 100.000 en France et 1,7 % de la population mondiale (chiffres qu’on sait sous-estimés, compte tenu du tabou qui pèse sur cette réalité biologique), X est né-e avec ce que l’on appelle une « ambiguïté sexuelle visible ». Dans son cas, un « vagin rudimentaire » et un « micropénis » sans testicules ; il/elle ne peut donc être classé homme ou femme selon les critères habituels.

Si l’affaire est aujourd’hui devant la Cour de cassation, c’est, a dit le parquet dans son appel, par crainte que le jugement de 2015 n’entraîne la création d’un « troisième sexe » ou la remise en cause de « la binarité ancestrale des sexes ».

Bien des choses ont été remises en cause au fil des siècles, les avancées de la science venant balayer des vérités tenues pour ancestrales elles aussi. Mais paradoxalement, certaines remises en cause sont aujourd’hui obérées par le poids des enjeux politiques autour de l’égalité, qu’on confond d’ailleurs avec l’identité (au sens de « même »). Ici, les revendications LGBT et autres transgenres ainsi que les polémiques sur la construction des sexes que certains disent purement « sociale » viennent polluer le débat.

Or, il ne s’agit pas, dans le cas évoqué ici, d’idées fumeuses sur l’abolition du genre mais bien d’une réalité physique, celle qui peut résulter d’une « variation génétique des chromosomes sexuels » ou bien d’un désordre hormonal chez la mère, dit un urologue. Ainsi, « si une grossesse ne s’est pas déroulée normalement parce que la mère manque de testostérone, l’enfant naît avec une anatomie indéterminée ».

Jusqu’ici, on a cru régler le problème en opérant systématiquement les enfants pour leur « offrir » le sexe qu’ils n’ont pas, avec, le plus souvent, un désastre à la clé. Car « on tente arbitrairement de choisir un sexe masculin ou féminin sans savoir comment ces bébés vont évoluer en les opérant », disait l’avocat de X, à l’origine de la demande à Tours. « Ces opérations n’ont pas d’intérêt thérapeutique. On ne privilégie donc pas l’intérêt de l’enfant et son bien-être, mais plutôt celui des parents et de la société, qui n’a prévu que deux cases, masculin et féminin », ce qui entraînes de lourdes séquelles psychologiques et corporelles pour la personne concernée.

Tous les gens qui ont voyagé en Asie savent qu’on reconnaît dans maints pays un troisième sexe, et dans son rejet, la cour d’appel d’Orléans a fort justement argumenté que « reconnaître, sous couvert d’une simple rectification d’état civil, l’existence d’une autre catégorie sexuelle » était une décision risquant de modifier grandement l’état civil français et que cela outrepassait « l’office du juge ».

C’est aussi la position du premier avocat général de la Cour de cassation, Philippe Ingall-Montagnier, qui demande le rejet du pourvoi et réclame que cette question soit réglée par le pouvoir législatif et non judiciaire.

 

Côté Militantisme et Prévention

L'intersexualité est un sujet peu débattu. La France a même été condamnée en mai 2016 par le Comité contre la torture de l'ONU pour son traitement envers les personnes intersexes

Car en effet le but est avant tout d'alerter sur un sujet méconnu et de mettre l'accent sur une question que l'on peut qualifier de tabou. Ces personnes qui naissent sans être clairement identifiées de sexe masculin ou féminin rencontrent énormément de difficultés dans leur vie quotidienne

Ces difficultés de la vie quotidienne sont la plupart du temp les mêmes que celles dont peuvent souffrir les personnes transsexuelles

En effet, deux grandes problématiques les rapprochent. Celle de l'état civil et celle de l'apparence qui peut ne pas forcément correspondre à ce qu'il y a écrit sur le papier. Comme les transsexuels, les intersexués peuvent se trouver isolés et marginalisés de la société puisqu'ils ne correspondent pas aux attentes de cette dernière. C'est pourquoi il est proposé, entre autres, à travers un rapport de sortir de cette norme française binaire de la sexualité. Évidemment, certaines de ces propositions sont loin de faire l'unanimité mais notre rôle est surtout de donner des pistes.

Les personnes concernées se considèrent parfois comme étant malades. Certains considèrent qu'il s'agit d'une malformation de naissance, d'un problème médical. D'autres se revendiquent tout simplement différents et estiment qu'ils devraient rester comme ils sont et ne pas avoir à choisir entre le masculin et le féminin. Il arrive que des personnes aient dû subir de nombreuses opérations, des traitements alors qu'ils étaient encore bébé afin d'obtenir une identité qu'ils n'ont pas choisie. C'est la raison pour laquelle il faut insister sur une indemnisation afin de compenser un minimum ce préjudice irréparable. Il s'agit d'une proposition de réparation et non d'une incitation au conflit.

Un tribunal de Tours a reconnu en 2015 le droit à une personne intersexe de faire inscrire la mention "sexe neutre" sur son état civil. Gabriel, lui-même intersexe, attend surtout que la médecine cesse d'opérer les enfants concernés à la naissance.

Gabriel a par ailleurs témoigné ceci après le jugement de 2015 :

« Je n'en parle pas aux gens, ça reste quelque chose d'intime et de privé. J’ai tous les privilèges de l’homme blanc hétéro, parce que je me suis construit comme ça. Ayant conscience de ma différence, je me suis musclé, j’ai fait du sport, j'ai tout fait pour répondre aux critères de la masculinité, pour faire croire que j'étais un garçon. Mais être intersexe, c'est vivre avec la honte. La honte sociale, la honte d'être différent, comme on avait honte d'être homosexuel. La honte, aussi, de vivre dans un corps qui a été invalidé par le corps médical. En plus, c'est un sujet tabou. Ça n’émerge que dans la sexualité. D’où l’intérêt de cette décision de justice :  elle nous permet d’avoir de la visibilité. Tout le problème est que la médecine a voulu nous rendre invisibles »

 

Il existe une association : Trans Inter Actions, qui est une association d’entraide et d’action pour les personnes trans, intersexués et leurs alliés.

http://www.trans-inter-action.org/

 

Quelques éléments de l'histoire récente des personnes intersexuées

·  1965 : intervention sur le nouveau-né David Reimer à l'instigation du psychologue John Money. Ce dernier publie son histoire en 1972 sous le nom de « cas John/Joan ». En dépit des affirmations de John Money, David Reimer ne s'est jamais considéré comme une fille ; à quinze ans il voulut reprendre son identité masculine. Par la suite il publia son histoire pour décourager les réassignations sexuelles faisant fi du consentement de la personne concernée. Il se suicida à l'âge de 38 ans.

·  1993 : constitution du premier groupe de défense des droits des personnes intersexuées et premières attaques des organisations intersexuées contre un congrès mondial de pédiatrie.

·  1997 : publication de l'article de Milton Diamond (en coopération avec le Dr. H. Keith Sigmundson psychiatre du cas étudié) tendant à prouver que les articles de John Money se basant sur le cas John/Joan sont erronés (au niveau de la méthode dite de 'réassignation' et des interventions pratiquées).

·  1997 : description vulgarisée du même cas dans Rolling Stone.

·  5 mai 2005-2006 : première reconnaissance officielle par la commission des droits humains de la ville de San Francisco, du fait que les opérations sur des nouveau-nés intersexués sont des atteintes à leurs droits humains fondamentaux. Cette reconnaissance a donné lieu à un rapport officiel.

·  2006 : le recensement national australien autorise les personnes intersexuées qui le désirent à s'identifier en tant que personnes « androgynes » (et pas uniquement en tant qu'homme ou femme).

·  2010 : après un an de tests et de procédures, l'Association internationale des fédérations d'athlétisme annonce que l'athlète intersexuée Caster Semenya, championne du monde sur 800 mètres en 2009, est à nouveau autorisée à concourir dans les compétitions féminines mais elle est contrainte à suivre un traitement pour faire baisser son niveau naturel de testostérone.

·  2013 : l'Allemagne autorise la déclaration indéterminé pour le sexe des nouveau-nés à l'état-civil.

·  2015 : un jugement du Tribunal de grande instance de Tours, frappé d'appel, permet à une personne intersexuée d'obtenir que la mention sexe neutre soit indiquée sur son état civil

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