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16 OCTOBRE 2012 - LA PAUVRETE, UNE PRIVATION DE LIBERTE

16 OCTOBRE 2012 –

« La pauvreté, c’est la privation de liberté »,

entretien avec Marie-Aleth Grard,

Vice-présidente d’ATD Quart-Monde.

                       

A l’occasion de la 25ème journée mondiale du refus de la misère, Marie-Aleth Grard, Vice-présidente d’ATD Quart-Monde fait le point sur l’état de la pauvreté en France aujourd’hui. Et rappelle l’importance d’impliquer les plus démunis eux-mêmes dans la lutte contre la misère.

Distinguez-vous différentes formes de pauvreté au sein des catégories modestes ?

On parle plutôt de différentes formes de précarité auxquelles sont confrontées les personnes en situation de pauvreté dans de nombreux aspects de leur vie quotidienne. Ils rencontrent par exemple des problèmes de logement, de travail, ont des difficultés à payer l’électricité, le gaz, à se nourrir, à se soigner. L’accès à l’éducation se complique dans un tel contexte. Si on n’a pas de logement, on n’a pas de travail, si on n’a pas de travail, on n’a pas de ressources et sans ressources, on ne peut plus se nourrir ni s’occuper de ses enfants comme tout parent le souhaite, ce qui a un effet sur leur scolarité. Tout est entremêlé, et parfois ces difficultés se cumulent. Les personnes qui vivent dans la pauvreté cumulent plusieurs de ces précarités.

Est-on pauvre de la même façon avec 200 euros ou avec 1000 euros par mois ?

Bien entendu qu’on ne vit pas de la même façon avec 200 euros par mois qu’avec 1000 euros. ATD Quart-Monde est très attaché au terme de "quart monde" : Joseph Wresinski, notre fondateur, a créé ce terme pour donner un nom collectif et porteur d’espoir aux personnes en situation de pauvreté à travers le monde (dans les pays riches comme dans les pays pauvres). On ne doit donc pas tout mélanger : nous travaillons d’abord pour soutenir ces populations-là. Ceci dit, cela ne doit pas masquer qu’une très large partie de la population vit avec des revenus très modestes, notamment dans les grandes villes. Avec 1 000 euros aujourd’hui, comment peut-on vivre à Paris ?

L’affirmation selon laquelle tout le monde peut se retrouver un jour à la rue, vous semble-t-elle proche de la réalité ?

Un récent sondage laisse apparaitre que plus de 50 % des français ont peur de se retrouver un jour à la rue. Cela ne veut pas dire qu’ils vont se retrouver à la rue, mais cela signifie que les Français ont peur. Qu’ils vivent dans une société qui génère de la peur et c’est cela qu’il faut aussi combattre. Se retrouver à la rue arrive rarement du jour au lendemain, mais plutôt à la suite de plusieurs accidents de la vie. La pauvreté, c’est un ensemble de situations précaires qui empêchent de vivre dignement. Ce n’est pas une maladie que vous attrapez plus ou moins au hasard de la vie.

Quelles sont les causes de la pauvreté ?

La pauvreté est d’abord liée à la situation de l’emploi : au chômage, aux bas salaires, au temps partiel subi, etc. Tout ce qui fait que l’on ne gagne pas assez pour vivre dignement. Les plus touchés par le chômage de longue durée sont ceux qui n’ont pas eu la chance d’avoir une bonne scolarité.

Malheureusement, la pauvreté se reproduit parfois de génération en génération. La plupart des jeunes en échec scolaire sortent de l’école sans diplôme, et ont plus de mal à trouver un emploi que les autres. De ce fait, ils trouvent souvent des emplois usants et contraignants. Ils vivent dans des logements exigus, mais fondent quand même, heureusement, une famille. Ils n’ont pas toujours les conditions nécessaires pour faire en sorte que leurs enfants s’en sortent, et qu’ils ne connaissent pas à leur tour l’échec scolaire, puis l’emploi précaire, le mal-logement, etc.

Il y a également les personnes qui vivent des situations précaires, pas seulement d’un point de vue monétaire, mais au sens du statut du travail. Par exemple, les personnes qui font les ménages dans les entreprises très tôt le matin ou tard le soir. Ils doivent laisser leurs enfants seuls, aux moments où leur présence serait nécessaire. A partir d’un certain stade, les gens ne tiennent plus, c’est insupportable. C’est une précarité globale de la vie, pas seulement de travail.

On entend parfois dire que les pauvres coûtent cher…

C’est vrai, et à force, cela a même un impact sur la pauvreté ! Une partie de la population n’ose plus demander ses droits. Un million de personnes éligibles au RSA ne le demandent pas. Certains finissent par vivre cachés, n’osent plus franchir la porte de l’école, ou se faire soigner. On entend souvent que les pauvres dépensent inutilement leur argent, par exemple en boissons ou en tabac, mais le dernier rapport du Conseil National des politiques de Lutte contre la pauvreté et l’Exclusion sociale (CNLE) montre qu’ils consacrent quasiment autant à ces postes que les plus aisés. Et comme c’est proportionnel aux revenus, cela signifie que les plus aisés dépensent beaucoup plus en boissons et tabac ! Ce sont ces idées qui opposent les gens entre eux, qui font que la solidarité s’amenuise et qui diminue la combattivité des plus démunis : ils n’osent plus agir, demander de l’aide, ou même simplement vivre leur quotidien, qui leur demande déjà tant d’efforts.

Que faire pour lutter contre la pauvreté ?

D’abord, il faut combattre les idées reçues qui véhiculent les mauvaises représentations et les malentendus. Il faut mieux expliquer les situations : c’est la mauvaise connaissance de telle ou telle situation, qui suscite la défiance et ensuite l’exclusion… Aujourd’hui, pourquoi les gens craignent les Roms et s’en méfient ? Parce qu’ils ne connaissent pas leur situation. ATD Quart Monde a ainsi saisi le Défenseur des droits pour qu’il mène de vraies campagnes sur les idées reçues sur la pauvreté et pour que soit reconnue la discrimination pour origine sociale. C’est important que les ministres Marisol Touraine et Marie-Arlette Carlotti [2] disent « c’en est fini de la discrimination des pauvres », mais ce n’est pas suffisant pour que la discrimination pour origine sociale s’arrête dans notre pays. Il faut vraiment recréer de la solidarité et de la confiance entre les citoyens de notre pays. Ensuite, il faut rehausser les minimas sociaux. Quand le revenu minimum d’insertion a été créé, il représentait la moitié du Smic. Aujourd’hui, le revenu de solidarité active en représente 43 % et l’allocation de parent isolé est passée de 65 % à 55 % du Smic. C’est vraiment la base : les gens qui ont un Smic ont déjà des fins de mois difficiles, mais avec moins de la moitié, les gens finissent systématiquement le mois en négatif. Et que fait-on dans cette situation ? On saute un repas pour pouvoir nourrir ses enfants.

Quelles mesures doit-on prendre en priorité ?

Ca, c’est justement le plus urgent. Il faut permettre aux gens de mener leur vie comme ils l’entendent. Quand vous allez à la banque alimentaire, vous n’avez pas le choix de ce que vous mangerez le soir. La pauvreté, c’est la privation de liberté. D’ailleurs, il est indispensable de prendre des mesures qui concernent tout le monde et pas uniquement les plus pauvres. Il faut qu’elles soient prises en concertation avec eux mais pas spécialement pour eux. Ce qui importe, c’est que les personnes en situation de pauvreté ne soient pas mises de côté mais associées aux réflexions, aux décisions et soient intégrées dans le droit commun comme tout le monde.

Vous avez récemment contribué à la rédaction de la loi d’orientation sur l’école. En quoi l’école est un outil pour votre combat ?

Il est aberrant que 150 000 enfants sortent de l’école sans diplôme actuellement. Depuis de nombreuses années le Mouvement ATD Quart Monde réfléchit à ce qu’il faut faire pour que l’école mène à la réussite de tous en partant de l’enfant qui a le plus de mal. Un enfant qui dort à l’hôtel ne peut pas apprendre dans de bonnes conditions et les enseignants estiment que beaucoup est joué à la fin du CP… Depuis plusieurs années, nous menons des projets pilotes pour faire évoluer la relation des parents à l’école, créer une charte, un espace parents où ils pourront discuter avec les enseignants en toute confiance. Parce qu’eux-mêmes ont bien souvent un passé difficile avec l’école et ont une peur incroyable que ça se reproduise pour leurs enfants…

Comment fait-on pour établir cette relation ?

Il faut former les enseignants à la connaissance de ce que vivent les familles en situation de pauvreté, et à comprendre qu’enseigner aux enfants les plus en difficulté profite à tous. C’est l’école de la coopération : les bons élèves aident les moins bons, il faut valoriser l’ensemble, pour ne pas montrer du doigt les plus en difficulté, et du coup tous les enfants progressent. C’est très important parce que c’est la France de demain. Un enfant qui ne réussit pas à l’école, c’est un adulte cassé, qui n’aura pas confiance en lui, qui n’osera pas faire de démarches administratives parce qu’il aura des difficultés en lecture, en écriture… qui n’osera pas se défendre. Si les lois pour détruire la misère ne sont pas construites avec les personnes concernées, nous n’avancerons pas.

 

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